Dans beaucoup d’organisations, j’entends des phrases comme : « Je protège mes équipes », « Je prends sur moi », « Je vais régler ça pour eux ». L’intention est belle. Mais à force de sauver, on dépossède : on rend les autres dépendants, on s’épuise, et le système apprend que la solution vient d’en haut. Et si, au lieu de « sauver », nous soutenions nos équipes pour qu’elles retrouvent pouvoir d’agir, lucidité et responsabilité ?
Le piège du « sauvetage »
Vouloir sauver, c’est souvent : décider à la place, absorber les conflits, prendre toutes les charges et parler pour les autres. Cela rassure à court terme, mais à moyen terme :
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l’équipe attend au lieu d’agir ;
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le manager devient goulot ;
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la qualité de décision baisse (les signaux terrain se perdent) ;
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l’épuisement monte (chez le manager comme chez l’équipe).
On glisse sans le voir dans le triangle dramatique de Karpman : le manager en Sauveur finit parfois Persécuteur (quand il craque) et l’équipe reste Victime.
La sortie ? Passer à une relation adulte–adulte : Créateur–Challenger–Coach (modèle TED* de David Emerald).
De « sauver » à « soutenir » : trois postures
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Créateur (côté équipe) : je clarifie ce que je veux produire, je choisis une première action possible.
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Challenger (côté réalité/manager) : je nomme les faits, les écarts, les contraintes ; j’honore les conséquences.
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Coach (côté manager) : je questionne, je donne des repères, j’ouvre des options, je ne fais pas à la place.
Question clé : « De quoi as-tu besoin pour avancer par toi-même ? »
Les fondations d’un soutien qui responsabilise
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Clarté de cap : ce qu’on veut, ce qu’on ne veut pas, et les critères de réussite.
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Droits de décision : qui décide de quoi (échelle d’empowerment : informer / consulter / co-décider / décider).
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Rituels et règles : des espaces réguliers pour voir la réalité (priorités, charge, blocages) et décider ensemble.
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Sécurité psychologique : on peut dire « je ne sais pas » / « je me suis trompé » / « j’ai besoin d’aide ».
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Capacité vs demande : on regarde ce qu’on peut réellement absorber et on assume des non-choix.
Outils concrets pour passer de sauveur à soutien
1) Le contrat d’accompagnement (manager ↔ équipe)
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Notre cap : …
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Ce que j’attends de vous : décider au plus près du terrain, m’alerter tôt, proposer des options.
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Ce que vous pouvez attendre de moi : arbitrer, protéger des dérives, lever les obstacles structurels.
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Nos limites : ce que je ne ferai pas à votre place (ni planning, ni micro-gestion, ni prise de notes des réunions d’équipe).
2) Les “1:1” qui responsabilisent (trame simple)
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A — Appreciation : qu’est-ce qui a bien fonctionné ?
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I — Inquiry : qu’est-ce qui bloque / te coûte / t’inquiète ?
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R — Resolution : que choisis-tu ? de quoi as-tu besoin de moi ? Quand reviendras-tu me dire ce que tu as tenté ?
3) Réunion hebdo d’équipe en 30 minutes
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Priorités de la semaine (max 3)
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Charge & capacité (WIP limité : stop au « tout en parallèle »)
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Blocages : propriétaire + date + prochaine petite action
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Arbitrages à porter au niveau supérieur (format options + impacts)
4) Clarifier les décisions (RACI/DRI + journal des décisions)
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Un(e) DRI (Directly Responsible Individual) par sujet.
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Journal : décision / date / pourquoi / qui exécute / révision prévue.
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On sort du « flou bienveillant » qui finit en conflit latent.
5) Langage qui change tout (scripts de manager)
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« Quelles options vois-tu ? Choisis-en une et dis-moi ce que tu testes d’ici vendredi. »
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« Que décides-tu, et qu’est-ce qui te manque pour sécuriser ta décision ? »
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« J’entends la surcharge, je prends ma part d’arbitrage : que mettons-nous en pause ? »
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« Non n’est pas un refus de toi, c’est un oui à notre cap et à notre santé. »
S’occuper de la charge avant de s’occuper des personnes
Sauver les équipes en leur demandant d’absorber plus est une contradiction. Un leader soutenant gère la charge :
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Limites WIP (work in progress) : on termine avant de commencer autre chose.
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Kill list mensuelle : quels sujets arrêtons-nous ?
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Capacité réaliste : pas de plan à 120 % en continu ; on réserve 10–15 % pour l’imprévu et l’amélioration continue.
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Rituels stop–fix–learn : on ralentit pour réparer et apprendre, sinon la dette revient.
Gérer les conflits sans sauver
Sauver, c’est souvent absorber le conflit à la place des intéressés. Le rôle soutenant :
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Cadre : règles de discussion (écoute, temps égaux, faits vs interprétations).
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Process : chaque partie reformule l’autre avant d’argumenter.
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Décision : si désaccord persistant, on tranche au bon niveau et on explicite pourquoi.
Indicateurs sains (à suivre 10 minutes par semaine)
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Clarté : % de décisions consignées ; nombre de sujets sans propriétaire.
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Charge : WIP moyen / personne ; temps moyen pour terminer un sujet.
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Climat : score de sécurité psychologique (pulse 3 questions) ; nombre d’escalades traitées en moins d’une semaine.
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Apprentissage : nombre d’expériences « petit pari » menées / mois.
Plan d’entraînement sur 30 jours
Semaine 1 — Annonce du contrat d’accompagnement + trame de 1:1.
Semaine 2 — Mise en place du rituel hebdo (priorités/charge/blocages) + DRI par sujet.
Semaine 3 — WIP limit + kill list + journal des décisions.
Semaine 4 — Bilan partagé : ce qui a changé (charge, décisions, climat) + une habitude qu’on garde, une qu’on arrête, une qu’on démarre.
Ce que vous pouvez dire dès demain
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« Je ne vais plus résoudre à votre place. Je vous aide à décider. »
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« On met 3 priorités et on assume de laisser le reste pour plus tard. »
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« S’il y a conflit, je fournis le cadre et j’aide à trancher, pas à éviter. »
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« Je préfère une petite décision vraie aujourd’hui qu’un grand sauvetage demain. »
Conclusion
Arrêter de « sauver » ses équipes, ce n’est pas se désengager ; c’est s’engager autrement : créer de la clarté, réguler la charge, tenir les cadres, développer l’autonomie. Un leadership soutenant rend les autres capables. C’est plus lent la première semaine, et beaucoup plus rapide les suivantes — parce que les équipes créent, décident et apprennent par elles-mêmes.